I wish I was | Maëlle Dequiedt

100% FAMILLE

CRÉATION •  PÔLE EUROPÉEN DE CRÉATION •  CAMPUS VALENCIENNES-AMIENS

Notre tête est pleine de chansons pop : celles qu’on a écoutées enfants, adolescents, adultes, celles qui forment la B.O. de nos vies. Sur scène, avec pour seul bagage les instruments de musique qu’ils ont apportés, six comédiens se lancent dans l’aventure d’un groupe.

Chacun avec son histoire et sa personnalité endosse tour à tour plusieurs rôles dans un jeu à la frontière du réel et de la fiction. Ils interpellent le spectateur sur les émotions qui le traversent, son rapport aux idoles et son désir d’identification.

Pour I Wish I Was, La Phenomena a développé un laboratoire d’écoute. Elle a enquêté par les villages et par les villes, récoltant souvenirs et instantanés qui disent comment la musique habite notre quotidien, comment elle fabrique des rêves et construit des identités. Ce sont ces paroles qui ont nourri le plateau : paroles excentrées, lointaines, errantes de ceux qui n’ont pas les bons instruments mais qui ont décidé de jouer quand même, en attendant qu’il se passe quelque chose.

RÉSIDENCE
au Théâtre de Denain 18 sept. > 3 oct.  2020

mise en scène Maëlle Dequiedt une création collective La Phenomena avec Youssouf Abi Ayad, Quentin Barbosa, Pauline Haudepin, Mathilde Edith Mennetrier, Romain Pageard, Maud Pougeoise

Création 10 octobre 2020, Le POC Alfortville. En 2021 au Théâtre de Denain. Dans le cadre du projet “résidence longue territoire” de la Cie la phenomena – Maëlle Dequiedt dans la ville de Denain avec le soutien de la région Hauts‑de-France et du campus Amiens‑Valenciennes pôles européens de création

 

ENTRETIEN AVEC MAËLLE DEQUIEDT

par Aurélien Péroumal pour le Théâtre de la Cité internationale, septembre 2020

 

Faire groupe

À l’instar de « Trust – Karaoké Panoramique » créé au Théâtre de la Cité internationale en 2017, « I Wish I Was » revêt une dimension musicale importante. Comment a évolué votre rapport à la musique et à la scène ?

 

Maëlle Dequiedt : Trust adoptait le point de vue de la classe dominante, de l’élite financière qui parcourt le monde en classe affaire et hante les mégapoles. Les figures de I Wish I Was vivent éloignées des centres politiques et décisionnels. Musicalement, Trust s’inspirait d’une mythologie développée par certaines multinationales au Japon : des cadres au bord du burn-out passent la nuit dans des karaokés avant de retourner travailler le matin. Dans I Wish I Was, nous suivons un groupe de musiciens amateurs qui traversent le Nord pour donner un concert. Je voulais parler de la construction d’un groupe, de la communauté partielle et éphémère qu’il représente. Ces individus se rassemblent par la musique autour d’un désir partagé : celui d’inventer, à la marge, une part de leur vie. Nous avons travaillé autour de la question de l’amateurisme. Les comédiens ont appris à jouer des chansons avec leurs propres moyens, avec des instruments qui n’étaient pas forcément adaptés et dont ils ne savaient pas forcément jouer. Nous ne cherchons pas la virtuosité, nous ne cachons pas les imperfections : le spectacle est aussi la somme de nos erreurs.

 

Votre spectacle s’est construit progressivement, au moyen d’une écriture de plateau. Comment s’est opérée la construction entre la fiction et la partition musicale, elle aussi inspirée par les propositions des comédien·ne·s ?

 

Maëlle Dequiedt : L’intuition première est venue en travaillant avec ce groupe de comédiens. J’ai eu envie de les rassembler à nouveau avec leurs singularités et leurs parcours. Nous avons travaillé très librement, sous forme de laboratoires espacés dans le temps, à partir d’improvisations, de performances ou de recherches plus conceptuelles. Nous nous sommes également nourris de nos expériences de terrain, de nos résidences dans la Nièvre, dans le Nord, en région parisienne, de témoignages que nous avons récoltés, de laboratoires d’écoute que nous avons organisés. Concernant la musique, le principe de la “reprise” m’intéressait comme mode de réappropriation. Je voulais plus que des réarrangements : plutôt recomposer, recréer. C’est la raison pour laquelle j’ai travaillé avec un compositeur. Je voulais laisser toutes ces influences musicales se fondre en une forme plus continue.s

 

“Il y a pour moi un enjeu à ce que la forme théâtrale ne se laisse pas dissoudre dans un message, qu’elle résiste et permette à chaque spectateur d’y trouver son propre sens, son propre chemin.”

 

Sur quels outils (instruments, corps, voix…) vous appuyez-vous au plateau pour raconter une histoire ?

 

Maëlle Dequiedt : Nous écrivons le spectacle au plateau, collectivement. À l’heure où nous parlons, le processus de création est en cours et nous ne saurons qu’au moment des toutes dernières répétitions à quoi ressemblera réellement le spectacle. On travaille l’espace comme un terrain de jeu suffisamment ouvert pour accueillir des superpositions d’images et de situations. La scénographie nous permet de créer les conditions du voyage, des déplacements, des apparitions, des disparitions. Je ne pense pas que le plateau serve à raconter une histoire. C’est un dispositif plastique qui vit sa vie, tout comme la musique, les mots, les corps, les costumes, la lumière : chaque composante, chaque strate, raconte son histoire. Pour I Wish I Was, nous nous sommes inspirés des rituels tels que le concert ou les répétitions : des formes circulaires, cycliques, plutôt que linéaires. Il y a pour moi un enjeu à ce que la forme théâtrale ne se laisse pas dissoudre dans un message, qu’elle résiste et permette à chaque spectateur d’y trouver son propre sens, son propre chemin. Quand on travaille au théâtre ou à l’opéra sur des pièces de répertoire, on touche à des œuvres qui ont parfois 300 ans et cette distance nous donne une grande liberté pour les approcher, dialoguer et jouer avec. En fait, il faudrait toujours considérer que le texte a 300 ans…

 

À travers I Wish I Was, vous semblez opérer une mise en abîme du théâtre en retraçant la vie de groupe et en abordant certains enjeux du collectif : comment construire à plusieurs avec les individualités de chacun, faites de désirs, de doutes et parfois d’incompréhensions. Poser le problème sur un plateau vous a-t-il permis d’y apporter des éléments de réponse ?

 

Maëlle Dequiedt : J’ai voulu faire du théâtre et de la mise en scène pour travailler en compagnie, avec des partenaires artistiques qui reviendraient d’une création à l’autre. Dans les conditions actuelles de production d’un spectacle, cela ressemble à une utopie. D’une certaine façon, le théâtre parle toujours de lui-même. Mais ce qui m’intéresse beaucoup plus, c’est de sortir du théâtre. D’où parlons-nous ? Entre Fours, Strasbourg, Lille, Denain, Paris, Valenciennes, nous avons croisé des réalités, des univers, des échelles de production très différents allant d’un théâtre municipal à un opéra national. Ce spectacle raconte aussi cela : ces allers-retours entre le centre et la périphérie. C’est une interrogation sur les réalités avec lesquelles nous voulons être en contact, les histoires que l’on choisit de rendre visibles, la manière dont nous les portons sur les plateaux et dans les institutions avec lesquelles nous travaillons.

 

I Wish I Was pose la question de la réappropriation de la musique à travers la reprise de chansons populaires/commerciales d’époques et de genres différents. Jusqu’à quel point la musique permet-elle de s’identifier à un groupe ? Par quels mécanismes devient-elle, parfois, une représentation collective du passé, un support de la mémoire collective ?

 

Maëlle Dequiedt : La question du commercial touche toutes les contre-cultures. Ce sont des formes artistiques qui naissent à la marge, expriment des identités, portent des luttes et se retrouvent finalement menacées de récupération par la culture mainstream. I Wish I Was, c’est aussi la confrontation à ces rêves qu’on nous fabrique et qui ne sont pas les nôtres. Pour reprendre l’expression de Jacques Rancière, si nous vivons dans un système qui a contaminé jusqu’à l’air que nous respirons, comment continuer à porter une parole qui ne soit pas vidée de son sang ? Dans Dialectique de la pop, la philosophe Agnès Gayraud analyse le double visage de cette musique : commerciale mais émancipatrice, isolant les individus mais leur permettant de se choisir une famille, sa dimension reproductible et enregistrée la rend hégémonique tout en lui permettant d’être entendue et partagée partout dans le monde, elle entre dans notre intimité, fait irruption dans nos vies, crée et révèle des espaces intérieurs insoupçonnés… J’ignore si l’on peut dépasser ces contradictions mais c’est ici que commence le théâtre.

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